Monsieur le Président, vous nous présentez les mesures d’urgence mises en place par la Métropole face à la crise sanitaire liée au Covid-19, une crise que vous nous avez présentée en visioconférence des Présidents la semaine dernière comme –je vous cite- « quelque chose d’inattendu ».

Ici résidera ma première remarque. Etait-ce vraiment inattendu ? Ce virus en tant que tel l’était certainement oui, et bien malins seraient ceux ou celles qui diraient l’avoir prédit. Mais au-delà du Covid-19 en tant que tel, nous étions nombreuses et nombreux à dire que notre modèle était extrêmement vulnérable, qu’il fonçait « droit dans le mur » et que nous ne pouvions pas continuer dans ce qui s’apparentait à une fuite en avant périlleuse car déconnectée du monde du Vivant, du monde de l’économie réelle, du monde des Communs. Cette pensée n’est pas nouvelle. Reprenons Spinoza par exemple et sa réflexion dans son Ethique : « l’Homme n’est pas un empire dans l’empire ». Nous disons aujourd’hui « les humains ne sont pas déconnectés du vivant ». C’est cette réalité que notre modèle de développement nous a fait perdre de vue et qui nous revient en boomerang.

Dans le même ordre d’idées, la délibération que vous nous présentez cet après-midi indique que la pandémie du Covid-19 engendre une extrême fragilisation du tissu économique et social métropolitain. Là encore, je pense que nous nous trompons si nous conservons cet angle de pensée. Le covid-19 n’est pas la cause mais le révélateur de l’extrême fragilité de notre modèle. Certes tout en révélant cette fragilité, la pandémie précipite le mouvement. Mais elle ne fait que l’accélérer. Le constat était déjà là, sous nos yeux. Et pour le coup, je me permets de rappeler ce qu’avec les militantes et militants de Lyon en Commun nous disions il n’y a que quelques petits mois : « Nous voulons une ville –mais on peut dire une métropole- qui ralentit, qui protège, qui éduque, qui soigne, qui nourrit,… » Et bien nous y sommes.

Nous y sommes et nous avons à délibérer cet après-midi sur des mesures d’urgence en réaction au Covid. Oui, il faut prendre des mesures d’urgence mais ces-dernières ne doivent pas être déconnectées de l’analyse que nous faisons des causes de la crise. Sinon nous allons, encore une fois, réparer. Réparer pour quoi ? Pour tenir encore quelques années de plus, puis quelques mois de plus, puis quelques semaines ? Avec des épisodes de crise qui ne feront que se succéder, de plus en plus rapprochés, de plus en plus aigus, de plus en plus porteurs de souffrances et d’injustices ?

Pour le dire autrement, le plan de mesures d’urgence que vous nous proposez aujourd’hui ne doit pas être déconnecté des réorientations fortes que nous allons devoir prendre très vite. Nous sommes prêt.es à relever nos manches. Mais cela ne sera pas au service du monde d’avant-Covid. Cela sera au service d’une pensée et d’une action politiques qui feront du lien, du Vivant et des Communs l’étalon de politiques publiques renouvelées. Or nous trouvons que si vos réponses d’urgence sont là et ont le mérite d’exister, elles ne vont pour le moment pas suffisamment dans le sens d’une proposition politique de taille à relever le défi du monde à venir.

Sur le plan de l’urgence économique, vous annoncez des mesures qui sont de bon sens : réduire le délai de paiement de nos factures, ne pas pénaliser nos fournisseurs ou prestataires, exonérer d’un trimestre de loyer les entreprises, artisans et associations occupant un local ou un foncier appartenant à la Métropole. Ce sont des bonnes mesures mais elles sont attendues de la part de n’importe quelle collectivité publique qui veut jouer un rôle contra-cyclique. Une autre mesure que vous annoncez consiste à abonder le Fond National de Solidarité mis en place par le gouvernement, en plus donc de l’argent mis par l’Etat et les Régions.

Il faut en effet soutenir l’activité économique locale, les petites entreprises, les indépendants, les professions libérales. Mais nous regrettons que la Métropole s’aligne sur les critères de sélection choisis par l’Etat et la Région. Il vaudrait mieux être en complémentarité pour mailler plus efficacement le champ des entreprises à aider car le fonds national a des critères d’éligibilité qui peuvent être excluants. Je pense par exemple à celles et ceux qui ont créé leur entreprise ou ouvert leur boutique il y a moins d’un an et pour qui la comparaison au chiffre d’affaires de mars 2019 est rédhibitoire. Ils sont actuellement sans aide.

D’autre part, ce serait l’occasion d’introduire des critères métropolitains déjà en phase avec le monde d’après : soutenir prioritairement par exemple les entreprises qui font porter leur effort sur la RSE, la responsabilité sociale et environnementale. Ou bien encore accompagner le secteur des commerces indépendants qui ne sont pas adossés à des grandes chaînes ou enseignes nationales ou multinationales, qui créent de l’emploi non délocalisable, qui participent à l’économie en circuits courts, à l’économie réelle, et qui paient des impôts en France.

Enfin, et c’est une réflexion qui permet de lier mesures d’urgences et mesures d’avenir : nous devons réformer notre commande publique. Je pense par exemple à tous les achats que nous pouvons faire via nos collèges publics, nos EHPAD, le secteur de la restauration sociale et collective, etc, etc. Nous devons acheter local et/ou responsable. Notre commande publique est un levier puissant de transformation et de relocalisation de notre économie : il faut l’utiliser durant cette période de crise.

Sur le plan de l’urgence sociale, vous annoncez des mesures en matière d’insertion professionnelle ainsi que vis-à-vis du RSA. Ce sont de bonnes mesures et la métropole joue bien son rôle en matière d’insertion, il faut le reconnaitre. Nous avons malgré tout une proposition à laquelle nous tenons : étendre le RSA aux 18-25 ans, pourquoi pas aux 16-25 ans, qui sont eux aussi touchés de plein fouet par la crise sans pour autant bénéficier d’aucune aide. Alors appelez-le « RSA jeunes », ou « allocation d’autonomie » si vous ne voulez pas froisser l’Etat, mais il faut venir en aide à une génération sacrifiée, celle des 16-25 ans.

Une autre génération peu présente dans vos mesures d’urgence, Monsieur le Président, est celle de nos ainé.es. D’une part, la fermeture des Maisons de la Métropole et des Solidarités n’a pas aidé à garder le lien avec ce public. Heureusement sur Lyon, nous avons pu travailler efficacement entre Ville, CCAS et mairies d’arrondissement. Mais sans la Métropole et je le regrette. D’autre part, il est urgent de se préoccuper de nos EHPAD et j’ai eu à regretter le renvoi de balle auquel j’ai assisté entre la Métropole et l’Agence Régionale de Santé, devant au final interpeller le Ministre à la Santé. Nous allons aller de déconvenues en déconvenues, je le crains, dans les semaines à venir quand nous allons découvrir la détresse physique et psychique de nos ainé.es confinés dans ces maisons médicalisées. Nous devons anticiper cela et mettre en place un plan d’aide aux personnels et aux résidents des EHPAD, incluant y compris du soutien psychologique. Il me semble que la Métropole est l’autorité de tutelle des EHPAD. Elle doit réunir ses partenaires autour de la table et mettre en œuvre ce plan d’urgence post confinement.

De même, sur la politique publique en matière de Protection de l’Enfance. Je suis étonnée de ne rien voir à ce sujet dans la liste des mesures d’urgence que vous nous présentez. La Protection de l’Enfance nécessite une volonté politique et des moyens d’envergure. A ce sujet, en tant que présidente de groupe, je souhaite pouvoir me rendre la semaine prochaine au sein des bâtiments de l’IDEF évidemment en respectant toutes les distances et gestes barrières. Qu’en est-il également des mineurs non accompagnés sous protection de la Métropole ? Notamment les jeunes hébergés en chambres d’hôtels. Comment est assuré leur suivi et soutien ?

Enfin, parmi nos biens communs, il y a les nourritures. Les « nourritures terrestres » d’abord, avec l’alimentation. Il y a urgence à améliorer notre autonomie alimentaire à l’heure où seulement 5 % de ce que nous consommons dans notre assiette est produit localement. Vous connaissez nos propositions en ce sens mais j’en rappelle ici deux :

– la création et l’installation d’un Marché d’Intérêt Local sur une partie du site Fagor dont le foncier appartient à la Métropole ;

– la création d’une coopérative de foncier agricole, une SCIC, qui permettra d’acheter ou de préserver des terrains arables autour de nos villes et de soutenir ainsi la filière agricole paysanne et biologique.

Cette attention à l’autonomie alimentaire ne va pas sans la préservation d’une autre ressource essentielle : l’eau, avec la biodiversité associée et l’ensemble du cycle de l’eau. Notre système d’alimentation en eau potable est aussi vulnérable et nous sommes très dépendants : d’un seul bassin de captage et d’une entreprise privée. Nous réaffirmons donc la sécurisation indispensable et le passage nécessaire et urgent en régie publique et citoyenne de l’eau.

L’autre « nourriture » c’est bien-sûr la culture et les pratiques artistiques qui, elles aussi, sont vitales et essentielles. On le voit d’ailleurs particulièrement durant cette période de confinement. Alors je souhaite, car c’est un grand absent de vos mesures présentées ce jour, qu’un fonds d’urgence culturel et artistique soit mis en place sans délai. Les artistes, les lieux culturels, les intermittents, les compagnies sont eux aussi en danger. Nous devons les soutenir.

Je vous remercie de votre attention.

 

 

Nathalie Perrin-Gilbert – Groupe Gram – Lyon, le 23.04.2020